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On ne peut pas inventer Eourres. Eourres, c’est la fin du monde ou en tout cas son extrême bord.

À Eourres, le surplombant, s’élèvent deux collines, parfaites pyramides, mais trois fois plus hautes que celles d’Égypte, abruptes sur tous leurs dièdres, fourrées d’yeuses moutonnant serrées comme la laine tondue. Elles sont vierges des pas de l’homme. Sauf les sangliers, âme qui vive ne les gravit jamais. Qu’irait-on y faire ? Parfois, l’été, entre dix heures et midi, la pointe de ces pyramides obombre le soleil tout entier, alors il fait froid soudain et les vieilles se remisent.

Quelques collines de moindre importance cernent l’horizon, oblongues ou drossées à pic comme poils de chat en colère, pareillement vertes d’yeuses pressées et dont les vagues figées soulignent le ciel.

Ces collines sont labourées de grandes balafres livides portées comme des coups de griffe par quelque ennemi vindicatif. Elles sont stériles de haut en bas, sans un arbre, sans une herbe, noires quand la pluie s’en mêle. Ce sont les roubines. Parfois, le sommet fragile d’une de ces roubines supporte une table calcaire qui s’est fichée horizontale, au hasard de la pente. Autour d’elle, dans la masse friable, le travail de la pluie et du vent commence à esquisser la statue d’une de ces demoiselles coiffées qui sont nos seuls ornements.

Voici Eourres au milieu de ce chaos. Il ne faut pas se leurrer : tout ça est abrupt, sans mollesse, construit pour se garantir contre l’homme.

Ici, autour d’une église mourante à force d’abandon et qui sent le salpêtre, cent maisons en désordre se sont établies à la va-comme-je-te-pousse. À cause du terrain où se succèdent creux et bosses, elles se disputent les places au midi.

À Eourres, sauf les naturels, se sont réfugiés quelques individus incapables de digérer le monde d’aujourd’hui, lesquels ont quitté les villes où l’on vit mal, et s’ils n’ont pas la foi, la solitude, le silence, l’austérité leur en tiennent lieu. Ils en savaient déjà trop pour chercher Dieu par surcroît alors ils se sont faits bergers chez les autres pour presque rien, pour manger, tâchant de ne pas ajouter leur fardeau à celui de familles pléthoriques où survivre à l’aide d’un troupeau de moutons tient déjà du tour de force ou du prodige.

Les géologues disent qu’un clapier qui dévale immobile juste à l’orée de la forêt de hêtres menace de s’écrouler sur le village, mais il ne l’a jamais fait.

Tous, naturels et naufragés de la ville, ne passent pas un jour sans jeter un coup d’œil interrogatif très haut vers les pyramides et beaucoup plus bas sur le clapier. Inquiets ? Non pas, mais confiants car l’amour d’un pays ne se mesure à la louange et à l’admiration que chez les êtres légers. Les autres vivent en osmose avec lui, serrent les fesses, lucides et sur le qui-vive. Ils aiment mais ils sont vigilants. Ils aiment mais ils craignent. Ils aiment mais ils attendent. Ils attendent de génération en génération un événement annoncé mais toujours en avenir, de sorte qu’ils regretteront à leur mort de ne pas l’avoir vu s’accomplir.

Sous ce clapier d’où parfois, sans cause apparente, une pierre solitaire roule en entraînant tout un chapelet de cailloux, les géologues prétendent qu’un glacier fossile, témoin de la nuit des temps, achève de s’amenuiser et que, au fur et à mesure qu’il se tasse, un grand vide soutenu par une voûte surplombe sa matière. Un beau jour, dit-on, cette voûte s’effondrera en entraînant le reste de la colline ; mais en attendant, ce clapier apporte le bonheur grâce à d’abondantes sources qui bénissent le village quand ailleurs tout est sec.

Ces sources qui coulent en veines sous les champs d’un vert irréel même au mois d’août se divisent en fontaines devant chaque maison, en des abreuvoirs creusés dans des troncs d’arbres, en des moitiés de barriques qui croulent sous les géraniums et que tapissent les capillaires.

Il y a même un canon qui bruit comme une contrebasse dans une antique baignoire de zinc au fin fond d’une ferme sans nom, mais qu’en raison de la baignoire un facteur des postes, autrefois, a baptisée la fontaine à Marat pour situer le lieu où gîtaient les propriétaires.

Quand la nuit des temps, qui réduit les soubresauts de l’Histoire à dix lignes dans les manuels scolaires, aura emporté le nom de Marat, cette fontaine rappellera seule celui du tribun poignardé ; c’est du moins ce que prétend l’institutrice qui a commencé ici sa carrière, à vingt-deux ans, après son école normale.

Quand il s’est agi de distribuer les résidences (c’est un travail de sadique), l’inspecteur chargé des affectations a demandé à son secrétaire :

— Et celle-là ? D’où vient-elle ?

— Laquelle ?

— Celle-là, là ! Scolastique Chabassut ?

— D’Eourres ! s’est exclamé le fonctionnaire, après avoir vérifié.

— D’Eourres ! a renchéri l’inspecteur.

À dix ans, à cause d’une faiblesse de poitrine, la patache qui faisait Laragne-Séderon l’avait déposé à Eourres et le premier regard jeté sur le pays l’avait fait frissonner. Il revoyait Eourres, les trois cols en nœud gordien qui le commandent, l’étranglent, les deux pyramides vert foncé qui forment devant le village comme un toit contre le ciel. Eourres ! Il médita deux secondes. Il hocha la tête.

— Celle-là, dit-il, ce n’est pas la peine de l’envoyer ailleurs ! Ce n’est pas l’usage, mais tant pis ! Affectez-la à Eourres. On ne peut pas rêver meilleur premier poste ! Pour en faire une vieille fille ou une mère abusive, Eourres, c’est parfait !

Cet homme était un humaniste qui souffrait de son état et regrettait d’appliquer les règles de l’administration.

C’est à la fontaine à Marat, qu’on appelait Marat tout court, que naquit Laure. La sage-femme montée à bicyclette depuis le chef-lieu arriva hors d’haleine et tout de suite, rien qu’à la regarder, elle dit :

— Mais, elle est morte !

— C’est pas possible, répondit la tante Aimée.

— Eh ! Regardez-la ! Elle est violette comme une betterave rouge et elle ne respire pas ! Moi, pour moi, de tout sûr, elle s’est étouffée au passage !

— C’est pas possible ! dit la grand-mère.

Elle se pencha sur le lit avec décision. Elle prit par les pieds le corps minuscule qu’elle venait de découvrir. Elle le secouait comme une montre qui vient de s’arrêter.

— Mon Dieu, mère, mais vous allez la tuer !

— Tu as entendu l’accoucheuse ? Morte, elle l’est déjà ! Alors, un peu plus un peu moins !

Jamais sans doute il ne s’était autant parlé de mort qu’autour de cette naissance.

— T’en fais pas, va ! Ma mère, elle a déjà fait ça avec mon premier, le Sébastien. Regarde-le, il pèse quatre-vingt-cinq kilos et il boit comme un trou ! Et au lieu de discuter, donne-lui de petites tapes sur les joues et frictionne-la !

— C’est une fille ?

— Oui. C’est une fille.

S’adressant à la nouvelle-née, elle lui cria :

— Tu vas vivre, dis ? Tu vas vivre ?

Et changeant cette fois d’interlocutrice, elle apostropha la camarde :

— Ah, pute de mort, tu voudrais bien la prendre ? Tu vas voir ! Juliette, remplis la bouillotte d’eau chaude ! Aimée, continue à la frictionner ! N’arrête pas un instant !

— Comment veux-tu ? Elle tient toute entre mes deux mains ! C’est avec deux doigts seulement que je peux la frictionner !

— Vous êtes folles ! Vous voyez bien qu’elle est morte. Vaï que ! Sa mère vous en fera une autre ! dit la sage-femme.

— C’est pas possible ! Vous allez voir ! Et toi, espèce d’estassi ! Tu as fini de gémir comme si tu avais fait un veau ? dit la grand-mère.

C’était la jeune mère qu’elle invectivait.

Soudain, elles entendirent toutes un son qui ne passait pas les lisières de l’audible, un bruit qui les fit muettes toutes ensemble et la respiration coupée.

C’était la petite qui vagissait. Oh ! Elle ne vagissait pas de la même façon que ceux qui ont déjà leur place dans le monde. Elle vagissait comme si elle avait peur de déranger, comme s’il lui fallait entrer dans la vie sur la pointe des pieds.

— Je le savais que c’était pas possible, dit la grand-mère. Juliette, tu l’apportes cette bouillotte ou je vais te chercher ? Et toi, Aimée, passe-moi la petite ! C’est pas possible !

Tout en répétant ces mots comme une antienne, elle avait dégrafé son devantier. Sa vieille poitrine (elle avait la cinquantaine) apparaissait à l’air libre. Elle se collait le bébé contre le corps.

— Là ! C’est là qu’elle aura le plus chaud pour le moment ! Et regarde-moi cette estassi qui s’est mis la tête sous l’oreiller ! Si tu ne voulais pas d’enfant, tu avais qu’à pas faire ce qui faut pour en avoir !

Elle regardait l’enfançon dans son giron. Maintenant, la vie avait arrimé solidement à elle ce qu’elle venait d’arracher à la mort. De violacée qu’elle était, la chose minuscule devenait rouge sang puis rose tendre, la couleur des nouveau-nés.

Il y avait le père dans cette chambre, bien portant, rubicond, grand à toucher le plafond. Il était au garde-à-vous, la casquette à la main. Va savoir pourquoi ?

— Voï ! On dirait un rat, dit-il.

— Bougre d’andouille ! Regarde-le, celui-là ! Grand et gros comme je l’ai bâti, c’est tout ce qu’il a été capable de faire ! Aimée, elle vient cette bouillotte, et cet édredon ? Et déchire le voile de mariée de ta sœur qui est dans le coffre ! On en fera une couveuse ! Il faut faire une couveuse. Et vous, Antonine puisque vous êtes sage-femme, au lieu de vous en tenir au fait qu’elle est morte, vous pourriez pas un peu vous remuer ? Montrez-nous comment on fait une couveuse pour les prématurés quand on n’a rien. Ça a dû vous arriver, non, de rien avoir ?

Ce fut à ce moment-là que la cloche de l’église se mit à sonner à toute volée.

— Il manquait plus que celle-là ! dit la grand-mère les dents serrées.

Les deux sœurs lamentaient mezza voce et en chœur leurs Pâques perdues.

— Le plus beau jour de l’année ! Quand je pense que j’ai passé l’hiver à préparer ma robe et mon chapeau ! chuchota Aimée.

— Justement, ton chapeau, enlève-le un peu que tu fais de la poussière sur la petite, répondit la grand-mère.

C’était un matin de Pâques précoce, un quatre avril. Le sacristain venait d’ébranler les cloches comme si c’était le tocsin. Il y avait trois jours, depuis jeudi matin, qu’il ne s’était pas suspendu à la corde. Le tintamarre de la campane lui manquait terriblement.

— D’habitude…, commença la sage-femme.

— Aimée, place la bouillotte sous l’édredon et fais un vide, comme ça, pas comme ça, ordonnait toujours la grand-mère.

— D’habitude, reprit l’accoucheuse, pour une naissance, c’est trois coups de cloche, un petit et deux gros si c’est une fille, et un gros et deux petits si c’est un garçon.

— Et quand c’est un avorton ? ricana la grand-mère. Chabassut !

Elle appelait son fils. Jusqu’ici, il était Romain, mais depuis qu’il était père, fût-ce d’un avorton, il prenait son nom de famille.

— Voueï, dit le père.

— Apporte un peu voir la balance qu’on la pèse.

Cette balance servait pour les truffes qu’on vendait au marché de Laragne, les jeudis d’hiver. Elle sentait leur parfum à plein nez. C’était un plateau de cuivre au bout de quatre chaînes que les Romains utilisaient déjà. Toutes les fermes en étaient équipées.

La potence qui supportait ces chaînes se prolongeait par un levier de fer cranté sur lequel un poids d’un kilo coulissait. Chaque cran représentait cent grammes. Ces crans étaient usés par une utilisation séculaire. On ne savait de quelle époque dataient ces balances. Depuis très longtemps on ne les fabriquait plus. Le levier s’équilibrait dès qu’on mettait la tare sur le plateau.

La tare, c’était la petite. On la glissa avec précaution, entre les chaînes qui soutenaient le plateau. Elle vagit un peu moins faiblement lorsque sa peau toucha le cuivre froid.

— Elle vagit en catimini, observa la sage-femme.

— Voï, sept cent cinquante grammes ! Elle pèse trois quarts de kilo ! s’exclama le père.

À cette annonce, la mère sortit la tête de dessous l’oreiller où elle avait réfugié sa honte et s’écria :

— Trois quarts de kilo ! La Lucienne Fabre en a fait une la semaine dernière qui faisait trois kilos cinq cents ! Elle m’a dit qu’elle s’était toute déchirée !

La sage-femme s’était emparée du bébé et l’approchait, engageante.

— Vous voulez la voir ?

— Non, non ! Levez-la-moi de devant ! hurla l’accouchée.

Elle avait renfoncé sa tête sous l’oreiller mais pas assez vite pour qu’on ne vît pas la moue de dégoût que ses lèvres esquissaient.

— Aimée ! Apporte un peu d’eau sucrée qu’on voie si elle prend ! cria la grand-mère.

Aimée arrivait déjà, le verre à la main, tout endimanchée.

Vous pensez : un matin de Pâques ! Les deux filles s’apprêtaient à partir pour la messe quand elles avaient entendu leur belle-sœur prise par les douleurs. Elles avaient déjà les gants et le missel blanc qui était dans la famille depuis deux cents ans.

La sage-femme hocha la tête.

— Jamais vous n’y arriverez ! Elle a une bouche pas plus grosse que le chas d’une aiguille, dit-elle.

— J’y arriverai ! répondit la grand-mère. Juliette, lève-moi un peu ces gants et va me chercher la canule que je m’en sers pour ébouriffer les grives !

C’était un chalumeau coupé dans un épi de blé et qu’on utilisait pour écarter le duvet des petits oiseaux quand on les rapportait des lèques[1].

La grand-mère aspira une gorgée d’eau par ce tuyau et doucement, doucement, la fit couler jusqu’aux lèvres de l’avorton. L’effet fut immédiat. On vit se former sur la bouche du bébé cette moue imperceptible de l’enfant qui se met à téter.

— Elle prend ! Attends, je continue ! s’exclama la grand-mère.

Elle parvint à introduire dans la bouche de l’enfant la valeur, goutte à goutte, de deux ou trois cuillerées d’eau sucrée. Elle regardait avec anxiété si l’être minuscule n’allait pas tout régurgiter.

Mais non. Le liquide suivait la mystérieuse voie par quoi toute vie parvient à l’être humain.

— Elle prend ! répéta la grand-mère.

Et les tantes et la sage-femme qui retenaient leur souffle répétèrent ensemble :

— Elle prend !

Ensemble, elles se tournèrent vers l’accouchée toujours abscondue sous son oreiller.

— Marlène, fais-nous ce plaisir, sors des draps, essaye de nourrir ta fille !

— Non, je ne veux pas !

La grand-mère grinçait des dents.

— Si tu étais ma fille, je te bastirais !

Cette Flavie Sorgues, pupille de la Nation, mère de sept enfants, la vie avait été dure avec elle. Elle avait acquis en vivant cette voix de commandement à laquelle nul ne résiste. En outre, elle était tellement en colère que les jointures de ses doigts craquèrent sous l’envie refrénée de corriger sa bru.

La petite maintenant vagissait avec véhémence, bien que toujours très bas. Les cellules de son corps minuscule avaient grand besoin de prendre pour se multiplier. Si elles cessaient de se multiplier, la mort serait à nouveau au bout du chemin.

— Marlène ! Tu lui donnes ce sein ou je te gifle !

L’accouchée se mit sur son séant brusquement.

Par surcroît des sentiments divers qui l’agitaient, sa belle-mère lui faisait une peur bleue. On vit en pleine lumière son visage ravagé, lequel, en une seule journée, avait enlaidi. La grand-mère lui découvrit les seins sans ménagement. Ils étaient de toute beauté. On approcha l’enfançon de cette fontaine et déjà celui-ci faisait avec sa bouche le simulacre de la téter. On le mit dans la position où il aurait dû se tenir naturellement, entre les bras de sa mère.

Mais non, Marlène, en dépit de sa peur, ne faisait rien pour faciliter les choses. Elle avait levé les mains au-dessus de sa tête pour ne pas toucher sa fille. Elle était roide, revêche, renfrognée. Il fallut toute l’adresse de la grand-mère et des tantes pour aboucher le minuscule orifice sur l’autre encore plus petit. On fit silence, on retint son souffle.

— Rien à faire, le lait ne monte pas ! dit la grand-mère.

Les quatre femmes désolées regardaient sans comprendre cette mère qui ne voulait toujours pas l’être. La grand-mère hocha la tête.

— Romain ! Il te faut aller jusqu’au chef-lieu chercher un tire-lait au pharmacien, dit-elle.

— Mais comment, mère ? Il y a plus de trente kilomètres et je n’ai qu’une bicyclette !

— Et moi ? Je ne suis pas montée à vélo jusqu’ici peut-être ? Que j’en ai encore les jambes qui me pètent ! se rebiffa la sage-femme.

— Attends ! dit la grand-mère.

Elle se leva vivement, marcha jusqu’au corridor et de là-haut, penchée sur la balustrade de l’escalier, elle cria :

— Florian ! Parais un peu voir !

— Voueï ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Florian était un grand-père de soixante ans. La fleur des pois : beau, grand, large, mystérieux et réservé. Il attendait dans la salle commune la suite des événements. Pour un empire, il ne fût pas monté jusqu’au lit de la parturiente. C’était une affaire de femmes. Il préférait ne pas savoir. Il préférait ne pas avoir à se souvenir de ces choses un peu secrètes qui se passent dans les chambres des femmes quand les enfants se mêlent de naître : les linges souillés, le peu de sang, le marmot qui se met à crier. Et l’on se prend à songer, oh, pas longtemps, qu’un jour il vous enterrera. Et puis il y a cette odeur chaude, cette odeur qui chasse toute idée de parfum, toute idée de plaisir, toute idée d’érotisme.

— Florian ! Attelle le hongre à la jardinière et descend Romain jusqu’à Laragne. Il nous faut un tire-lait, répéta la grand-mère.

— Un quoi ?

— Un tire-lait ! Une machine pour aspirer le lait du sein de Marlene. On n’y arrive pas !

L’image de ce sein qu’on voulait martyriser atteignit le grand-père de plein fouet. Il avait toujours adoré les seins. Il se donnait comme prétexte pour ne plus honorer sa femme qu’elle n’en avait presque plus.

— J’y vais ! Dis au Romain qu’il vienne m’aider à atteler, cria-t-il.

Sauf ses voyages au chef-lieu à peu près tous les quatre jours, il portait à son épouse, comme une offrande, une obéissance servile. C’était bien de la peine perdue. Depuis Mison où elle habitait, la tante Ghislaine qui n’oubliait jamais de semer la zizanie un peu partout dès qu’elle le pouvait, la tante Ghislaine était venue exprès en tilbury et avec son ombrelle pour dire à sa sœur :

— Tu sais ce qui se passe ?

Flavie avait répondu, car elle connaissait sa cadette :

— Voï, qu’est-ce qui se passe tant ?

— Ton mari a une particulière.

— Eh bé vaï ! Grand bien lui fasse ! Tu m’apprends pas grand-chose. Au moins, depuis, il me laisse tranquille que c’est une bénédiction !

La tante était repartie dans son tilbury, désenchantée.

Quant au coupable, il était paisible, croyant bien cacher son jeu. C’est pourquoi il se hâtait d’obéir à chaque injonction. Avant de sortir pourtant, il se ravisa.

— Flavie ! Qu’est-ce que c’est ? cria-t-il dans l’escalier.

Elle répondit de là-haut :

— Une fille !

— Ah ! Et comment on va l’appeler ?

— Sa mère veut l’appeler Laure. Je crois bien qu’ils se sont rapprochés à la fontaine du Laurier !

— Que nom ! On pourrait aussi bien l’appeler Marie, dit le grand-père.

Il bougonna ces mots sans insister. Il savait qu’il n’avait pas voix au chapitre. Il n’avait donné de prénom à aucun de ses sept enfants. C’était Flavie qui nommait.

Les femmes allèrent s’apprêter pour la nuit et installèrent trois chaises autour de la couveuse improvisée. Toutes les deux heures, pendant que les autres sommeillaient, l’une d’elles allait remplir les bouillottes d’eau chaude, ringarder le feu dans la cuisinière, ajouter du bois. Et chaque fois qu’elles revenaient dans la chambre, l’une ou l’autre, elles allaient, sur la pointe des pieds, voir Laure, s’attendant toujours à la trouver morte : mais non, Laure respire, Laure vagit. Alors, avec précaution, on lui introduit quelques gouttes d’eau sucrée dans cette bouche à peine visible sur le visage, lui-même à peine esquissé.

— Elle prend, dit la grand-mère.

Ces trois femmes, deux très jeunes, l’autre pas si vieille, tendent l’oreille vers l’extérieur. Elles savent le temps qu’il faut au cheval pour trotter jusqu’au chef-lieu et en revenir ; mais savoir n’a jamais empêché de croire au miracle.

Elles regardent avec rancœur la nouvelle accouchée qui ne bouge ni pied ni patte, qui ronfle parfois, qui gémit, qui soupire, qui se couvre le visage avec le drap en grognant :

— Quel malheur !

L’accoucheuse, avant de partir tout à l’heure, s’est penchée vers les femmes et leur a dit :

— Je l’ai faite propre ! Mais c’était presque pas la peine. L’huis était déjà clos, le cordon s’est résorbé, ça n’est même pas irrité ! Je l’ai examinée, c’est sain comme si ça n’avait jamais servi. Pour un peu, je dirais qu’il n’y a pas un poil de dérangé !

Elle s’est sauvée sur ces entrefaites et Flavie, Aimée et Juliette sont restées à se morfondre, à guetter, à attendre.

Soudain, la nuit s’est faite joyeuse d’un seul coup. Sur les graviers de la cour, c’est le cliquetis des roues de la jardinière, le trot royal du hongre qui ne fait presque pas de bruit et Florian qui l’apaise, qui le fait volter, lui parle doucement :

— Vaï d’aise !

Tout cela fait que les femmes cessent d’être seules, et d’ailleurs Romain crie :

— Ça y est, mère ! Je l’ai le tire-lait !

 L’accouchée entend ça depuis son lit et elle gémit. Qu’est-ce qu’on va encore lui faire ?

En enlevant sa veste, en la suspendant sur le portemanteau, en allant boire un verre d’eau, en montant l’escalier enfin, Romain raconte :

— La pharmacie était fermée. Tu penses ! Un dimanche de Pâques ! On a cherché le pharmacien dans tout Laragne. Il était à l’hôtel Félix en train de faire ribote. Il nous a dit : « Attendez un peu que je finisse ma grive. » Moi, je n’ai rien dit mais le père, lui, il lui a retourné l’assiette de la grive sur la nappe ! Sans un mot ! Avec un air, ma belle, de vous couper au couteau. Ils se sont toisés tous les deux, le père et le pharmacien, et le père a dit : « C’est pour un enfant en train de mourir. » Ils n’ont pas dit plus, sauf avec les yeux mais on est partis, tous les trois, chercher ça.

Au bout de ses gros doigts, il arborait fièrement le tire-lait. La grand-mère le lui arracha des mains.

— Allez, Marlène, réveille-toi ! Dresse-toi ! On va te tirer le lait. Aimée, apporte la petite !

Les trois femmes, en couronne, s’étaient penchées sur le lit et elles dénudaient la poitrine de l’accouchée. Avec dextérité, la tante Aimée qui avait dix-huit ans à l’époque, qui n’avait jamais vu d’autres seins que les siens au miroir de sa chambre, la tante Aimée adaptait le système sur sa belle-sœur gémissante.

— Allez, va ! Ça te fait pas tant de mal que ça !

Même le père, le cou tendu, regardait. À peine se souvenait-il de ces soirs d’été, là-bas, à la source où, pour la première fois, il avait découvert, sous le clair de lune, ces globes arrogants, gonflés, certains du triomphe qu’ils savaient provoquer chez le mâle. Il les avait chéris, caressés, ne sachant plus quoi leur faire pour qu’ils aient plaisir. Et maintenant, ils étaient là, plus importants que jamais, mais d’une autre importance. Une importance qui n’appelait plus l’érotisme, qui le refusait même, comme si ce n’était plus les mêmes éléments qui les composaient. Quelques veines que Romain ne se souvenait pas y avoir vues saillaient même, nouvelles autour des tétons. Sa connaissance de la vie n’allait pas assez loin pour que Romain pût associer deux moments : celui où il bandait pour ces appas et aujourd’hui, où leur matière le laissait de marbre. Il n’avait plus que l’anxieuse curiosité qu’il partageait avec ces trois femmes. Il se poussait même sur la pointe des pieds pour dominer ses sœurs et sa mère et être le premier à voir jaillir le lait dans ce flacon hermétique.

— Ça y est, ça coule ! dit Aimée.

C’était elle qui avait la meilleure vue.

— Mon Dieu ! Bienheureuse Marie toujours vierge, le Seigneur est avec vous !

Flavie s’était signée en prononçant ces mots. Le récipient transparent se remplissait à vue d’œil.

— Et maintenant, il nous faut une seringue, dit Juliette, mais ça on l’a !

Elle courut à l’armoire de sa mère.

— Lave-la bien et fais-la bouillir ! commanda Flavie. La dernière fois qu’on s’en est servi, c’était pour un agneau que sa mère était morte d’une chute.

Elle s’était emparée de Laure qui vagissait maintenant comme tous les autres bébés, aussi fort ; avec une patience à retenir sa respiration, dès qu’elle eut la seringue et le tire-lait, elle lui fit absorber goutte à goutte la valeur de deux pipettes de lait maternel.

— Pourvu qu’elle ne le vomisse pas ! dit-elle.

Et elle se signa de nouveau. En même temps, elle encourageait la petite avec des gentillesses.

— Mon bel oiseau chéri ! Ma belle caille ! Mon cœur de bouscarle ! Allez, encore une petite goutte ! Ne le rends pas ce lait au moins, ma belle quique !

Et les deux tantes aussi faisaient chorus, roucoulantes et le doux sourire aux lèvres.

Elles avaient été si occupées à l’arracher à la mort qu’elles n’avaient pas eu le temps de dire aucun mot d’amour à l’enfançon.

Dehors, sur le vallon d’Eourres, c’était la nuit de Pâques.

 

 

Nous autres, les pauvres femmes d’Eourres, nous étions là pour nous dire ce qui se passait à Marat. C’était l’Éléonore Pourpre qui parlait pendant que son broc débordait sous le canon de la fontaine et que nous attendions notre tour.

— Dites que c’est pas vrai ! criait l’Éléonore pour couvrir le bruit de la surverse. Dites que c’est pas vrai, sa mère refuse de la nourrir. Mon Dieu, comment vont-ils faire ?

— D’abord, c’est pas vrai, justement qu’elle veut pas la nourrir ! répondit l’Hermerance Genty. La preuve, c’est que maintenant elle pèse un kilo. La vérité, c’est qu’elle n’a plus de lait. Elle en a eu quinze jours, on a nourri la petite à la seringue, mais maintenant le lait ne monte plus, complètement tari !

D’un bras robuste, elle enleva le seau d’eau hors du canon et la Blanche Philibert mit le sien à la place.

— Et alors, maintenant ?

Nous faisions cercle autour de la fontaine avec des mines en berne. On s’imaginait toutes à la place de cette famille où un bébé allait mourir de faim. Alors l’Antonine Barrou, celle de l’épicerie, elle nous voit à travers sa vitrine, que nous étions toutes bouleversées et elle vient s’enquérir de ce qui se passe.

— C’est la Marlène Chabassut qui n’a plus de lait pour nourrir la petite.

— Ma foi, dit cette femme de bien, moi, y a l’ânesse qui vient de faire l’ânon. Elle brait toute la nuit parce qu’elle a trop de lait et que ça lui fait mal. Vous croyez que ça peut faire, le lait d’ânesse ?

— Va vite leur dire ! Je te garde le magasin.

L’Antonine marchait difficilement. Elle avait des varices et ses jambes étaient entourées de bandelettes.

— Attends ! J’y vais moi.

La Prosperine, qui était la plus leste d’entre nous, laissa en plan son arrosoir et se jeta dans le chemin de Marat. Il y avait quand même plus de trois kilomètres d’Eourres à la ferme. Elle les parcourut en un rien de temps. Elle fut là, sous les fenêtres, à crier :

— Flavie ! Parais un peu !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Flavie était encore en fanchon.

— On a pensé au lait d’ânesse pour la petite. Tu crois que ça fera ?

— Ma foi, on peut toujours essayer !

Sur les pas de leur mère, Aimée et Juliette étaient déjà là. Elles chaussaient leurs espadrilles. Elles se munissaient d’un bidon à lait. On vit les trois femmes dévaler la caillasse pour couper court, apparaître en bas, au tournant de la route.

— Où elle est cette ânesse ?

— Chez l’épicière, c’est elle qui nous a proposé ça.

L’Antonine Barrou était une femme pratique. Dès que Prosperine était partie, elle était descendue à l’écurie traire l’ânesse. Elle avait déjà la bouteille à la main quand Aimée et Juliette se présentèrent.

— Il est encore chaud ! dit-elle.

— Oh merci ! Combien on te doit ?

— On verra, on verra. Remontez vite que la petite attend !

Oui, elle attendait la petite. Elle faisait entendre sa faible voix pour qu’on la nourrisse.

Mais cette voix faible, pour Aimée et Juliette, elle s’entendait déjà depuis le bas du pré.

— Tu crois que ça se fait bouillir, le lait d’ânesse ?

— Ma foi ! Il n’y a qu’à en faire bouillir la moitié et garder l’autre. On verra bien.

Il fallait aller vite. Sur la balance romaine, Laure avait encore perdu trente grammes. En revanche, grâce à cette balance, son corps sentait la truffe à plein nez.

Les trois femmes n’en pouvaient plus d’impatience pendant que le lait bouillait et qu’après elles le transvasaient de casserole en casserole pour qu’il refroidisse. Et la petite criait de plus en plus pour réclamer. Enfin, tout fut prêt.

— Il est assez refroidi au moins ?

— Goûte !

Oui, il l’était assez. On remplit la seringue. La grand-mère se signa. Jamais depuis son enfance elle n’en avait autant appelé à la bonté divine. Elle n’allait à l’église que pour les fêtes et jamais elle ne pensait à la religion. Est-ce que la petite allait prendre ?

Tout se tut dans la chambre. Les bruits de la vie au-dehors pénétrèrent en foule parmi ce silence qui entourait le berceau. Il y eut celui du vent, celui des clarines car le Romain sortait le troupeau pour le mener là-haut, aux Ribes du Souffrant. C’était le nom du ruisseau qui traversait la propriété depuis les roubines de Cassagne, là-haut vers le col, et qui sortait de la propriété un kilomètre plus bas, au bord de la route.

— Elle prend ! murmura la grand-mère.

On retint son souffle encore un peu pour savoir si la petite ne vomirait pas ce lait insolite. Mais non, la petite prenait. La petite, pour la première fois, de sa langue minuscule se léchait les lèvres. C’était le premier signe sensuel de la vie qui s’arrachait au néant. La petite ne criait plus, se rendormait. On la reposait dans la couveuse salvatrice. Trois visages de mères se penchaient à se toucher au-dessus de ce corps qu’elles avaient ressuscité.

Ces femmes se regardaient avec de beaux yeux.